Sans frilosité et en toute lucidité, le moment est venu pour chacune et chacun d’entre nous de prendre la juste mesure du leadership qui est désormais celui du Maroc au sein de la Communauté des Nations s’agissant de la légitimité de toutes nos diversités incarnées par la sauvegarde inclusive et interactive de nos patrimoines matériel et immatériel.

André Azoulay, conseiller du roi Mohammed VI

Tandis que le monde bascule dans l’ère de l’intelligence artificielle où les algorithmes redéfinissent les économies, la médecine, les rapports de force et jusqu’aux formes de la guerre, le Maghreb, lui, s’enlise. Non dans une crise économique, non dans un conflit armé ouvert, mais dans quelque chose de plus révélateur encore : une querelle de tisserands et de carreleurs. Une guerre du caftan et du zellij. Une bataille rangée pour l’appropriation d’héritages que ni Alger ni Rabat n’ont créés seuls et que ni l’un ni l’autre ne saurait s’approprier sans trahir l’histoire elle-même.

L’UNESCO comme champ de bataille par procuration

Le 10 décembre 2025, à New Delhi, l’UNESCO inscrit le « Caftan marocain : art, traditions et savoir-faire » sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. La réaction algérienne ne se fait pas attendre. Alger, qui avait quelques jours plus tôt obtenu une modification de ses propres dossiers pour y intégrer explicitement le terme caftan rebaptisant un élément tlemcénien de 2012 et un autre de 2024 sous l’intitulé « L’habillement féminin festif dans l’Est algérien », crie à la manœuvre et brandit ses amendements comme une preuve d’antériorité. Rabat, de son côté, exulte et rejette ce qu’il qualifie de tentative désespérée de brouiller une reconnaissance historique.

Même scénario avec le zellij, ces mosaïques géométriques d’argile émaillée qui ornent depuis des siècles les palais de Fès comme ceux de Tlemcen, les médinas de Meknès comme celles de Constantine. Là aussi, chaque camp mobilise archivistes, historiens d’État et diplomates pour prouver une origine exclusive ignorant superbement que cet art fut façonné dans une continuité civilisationnelle berbéro-arabo-andalouse qui se souciait peu des frontières tracées par des colonisateurs au XIXe siècle.

Ces batailles à l’UNESCO ne protègent aucune tradition. Elles ne transmettent aucun savoir-faire aux nouvelles générations. Elles ne génèrent ni emploi ni revenu pour les artisans qui perpétuent ces arts dans la précarité. Elles divisent, elles distraient, et elles consomment une énergie diplomatique, médiatique et symbolique que ces deux pays ne peuvent pas se permettre de gaspiller.

Le prix du nationalisme patrimonial : des milliards pour les armes, des miettes pour l’avenir

Derrière la querelle culturelle se profile une réalité économique accablante. En 2025, l’Algérie consacre plus de 25 milliards de dollars à son budget de défense un record absolu sur le continent africain. Le Maroc, pour ne pas être en reste, franchit les 13 milliards. Ces sommes phénoménales, que leurs gouvernements respectifs justifient invariablement par la « menace » de l’autre, s’évaporent en achats de chars russes, de drones turcs, de missiles américains et de systèmes de surveillance israéliens. Des équipements qui ne creusent pas un seul sillon de terre arable, ne construisent pas un seul amphithéâtre universitaire, ne forment pas un seul ingénieur en apprentissage automatique.

Pendant ce temps, leurs voisins du Sud global tracent leur propre chemin numérique. Le Rwanda forme des cohortes de développeurs en intelligence artificielle. L’Égypte multiplie les partenariats avec des géants technologiques américains et chinois. La Tunisie, malgré ses convulsions politiques, exporte des ingénieurs informatiques vers l’Europe entière. Et le Maroc et l’Algérie, eux ? Ils débattent de l’origine géographique d’un motif de faïence.

Des régimes qui ont besoin de l’ennemi

Il serait naïf de croire que cette guerre patrimoniale est spontanée, qu’elle naît de la passion populaire pour le caftan ou le zellij. Elle est entretenue, alimentée, instrumentalisée. En Algérie, une caste militaro-pétrolière au pouvoir depuis 1962 a besoin d’un horizon ennemi pour détourner le regard d’une rente pétrolière qui s’effiloche, d’une jeunesse qui chôme massivement et d’une économie hors hydrocarbures quasi inexistante. Le Maroc marocain une monarchie qui conjugue habilement réforme de façade et répression réelle n’est pas en reste : la figure du rival algérien consolide une cohésion nationale qui risquerait sans cela de se fissurer sur les lignes de fracture sahariennes, berbères et sociales.

Le nationalisme du caftan et du zellij est, en ce sens, un nationalisme fonctionnel. Il coûte peu quelques amendements de dossiers UNESCO, quelques déclarations enflammées d’ambassadeurs, et il rapporte beaucoup sur le plan de la mobilisation émotionnelle. Il transforme une rivalité géopolitique stérile en sentiment identitaire partagé, en colère justifiée, en sentiment d’être attaqué. C’est la grammaire classique de tout régime qui préfère gouverner par la peur et la fierté blessée plutôt que par la compétence et la prospérité.

Ce que l’IA dit à ceux qui l’ignorent

L’intelligence artificielle n’est pas une technologie parmi d’autres. C’est une rupture civilisationnelle d’une ampleur comparable à l’imprimerie ou à la révolution industrielle. Les nations qui s’y positionnent aujourd’hui en formant des ingénieurs, en créant des écosystèmes de données, en réglementant avec intelligence définiront les rapports de puissance du XXIe siècle. Celles qui tergiversent ou qui regardent ailleurs se retrouveront dans la position de l’artisan face à la machine à vapeur : habiles, respectables, mais économiquement marginaux.

Le Maghreb dispose pourtant d’atouts réels : une jeunesse nombreuse et instruite, une position géographique de carrefour entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe, des diasporas technologiques dans les grandes métropoles mondiales. Ces ressources ne demandent qu’une politique visionnaire pour se transformer en puissance numérique régionale. Mais une telle politique exige d’abord de rompre avec la logique du face-à-face stérile, d’accepter que le voisin n’est pas l’ennemi mais le partenaire naturel d’un espace économique intégré qui reste, à ce jour, le moins intégré du monde en termes d’échanges commerciaux interrégionaux.

Un héritage partagé, un avenir à construire ensemble

Le caftan n’est ni algérien ni marocain. Il est maghrébin, méditerranéen, ottoman, andalou. Le zellij traverse les siècles sans se soucier des passeports. Ces héritages appartiennent à l’humanité, et les inscrire à l’UNESCO devrait être l’occasion d’une fierté commune, d’une coopération entre artisans, d’une valorisation touristique conjointe non le prétexte à une énième querelle de propriété. Qu’un pays revendique l’exclusivité d’un art partagé, c’est appauvrir cet art lui-même, le réduire à un trophée politique là où il était un témoignage vivant d’une histoire entrelacée.

Le choix qui s’offre au Maghreb n’est pas entre le caftan algérien et le caftan marocain. Il est entre un passé qu’on s’arrache et un futur qu’on construit. Entre des milliards en armements et des milliards en universités. Entre une diplomatie patrimoniale épuisante et une coopération technologique féconde. Entre rester le musée vivant du monde et devenir l’un de ses ateliers numériques.

L’IA n’attend pas. Elle ne connaît ni le zellij ni le caftan. Elle ne sait que mesurer les écarts et elle les creuse, implacablement, entre ceux qui ont choisi l’avenir et ceux qui ont choisi la nostalgie.

Khaled Boulaziz