Le dimanche 25 octobre 2026, le Parlement algérien a dit oui. L’armée algérienne peut envoyer des soldats au Niger. Le vote a été annoncé comme unanime. La raison est écrite noir sur blanc : « protéger les intérêts énergétiques ». Les soldats iront à Madama, dans le nord du Niger, près de la Libye. C’est la première fois depuis 1973 que l’armée algérienne part en mission à l’étranger. À l’époque, elle était allée soutenir l’Égypte contre Israël.

On pourrait parler du gaz, du pétrole, ou de la rivalité entre Alger et la Libye. Je veux parler d’autre chose, que presque personne n’a remarqué : le VOTE. En Algérie, depuis 2020, la Constitution l’exige. Pour envoyer l’armée hors du pays, il faut l’accord des deux tiers de chaque chambre. Les sénateurs ont siégé à huis clos. On ne connaît pas le détail du vote. Mais il y a eu une séance, une date et une raison écrite.

Au Niger, rien de tout cela. Il n’y a plus d’Assemblée depuis juillet 2023. Le protocole militaire signé à Alger le 21 octobre n’a pas été publié. Le pays qui envoie ses soldats a VOTÉ. Le pays qui les reçoit a seulement NÉGOCIÉ. C’est pareil pour les instructeurs russes de l’Africa Corps. Ils sont au Niger depuis avril 2024. Aucun texte public.

Et chez nous ? Les soldats russes sont au Mali depuis décembre 2021. Hier on les appelait « instructeurs », aujourd’hui c’est l’Africa Corps. Leur nom est associé à des violences contre des civils, de Moura à Ikharabane. Aucun accord publié. Aucun texte présenté au CNT. Personne ne sait combien ils sont. Personne ne sait combien ils coûtent. Personne ne sait quand ils partiront.

Pourtant, notre Constitution devait nous protéger. L’article 182 dit qu’un accord qui engage l’argent de l’État doit passer par une loi. Sans cette loi, il ne s’applique pas. L’article 183 dit qu’un accord ne prévaut sur nos lois qu’une fois publié. Donc, si nous payons les Russes, le CNT devait voter. Sans ce vote, l’accord ne vaut rien. Si nous ne payons rien, qu’on nous le dise. Mais se taire n’est pas permis.

Certains diront : dans l’AES, les assemblées ne votent pas sur ces sujets. C’est faux ! En septembre 2023, l’Assemblée de transition du Burkina Faso a voté, à l’unanimité, l’envoi de soldats au Niger pour trois mois renouvelables. Nos pays votent quand ils envoient des soldats. Jamais quand ils en reçoivent.

Et le lieu rend la chose plus amère. Madama, c’est l’ancienne base française, ouverte en 2014. L’AES s’est construite sur le départ de ces soldats, au nom de la souveraineté. Trois ans plus tard, la même base accueille une autre armée étrangère. Hier, on parlait d’humiliation. Aujourd’hui, on parle de coopération. Seul le drapeau a changé. Avec une différence quand même : les accords avec la France étaient publiés. C’est justement pour ça qu’on a pu les dénoncer.

Un pays libre a le droit d’accueillir des soldats étrangers. Être souverain, ce n’est pas n’avoir aucun soldat étranger chez soi. C’est savoir qui ils sont et sur quelle base ils sont là : un texte public, une autorité qui l’approuve, une durée, et une date de départ possible.

Pour le Mali, ce n’est pas un détail. Si la route de Madama est fermée, les armes, les combattants, le carburant et l’or chercheront un autre passage, plus à l’ouest, vers Ménaka et Kidal. Le camp Haftar annonce lui aussi des mouvements vers la frontière du Niger. Des officiers algériens s’installent chez notre allié, au moment où Bamako accuse Alger de cacher les chefs « terroristes » du Nord. Et pourtant, une semaine après le vote, pas un mot officiel, à ma connaissance. Une décision qui touche l’Est de notre pays a été prise à Alger et à Niamey. Nous l’avons apprise dans les journaux.

Alors je pose trois questions simples. Le gouvernement de la junte peut-il dire si le Mali a été consulté avant le protocole du 21 octobre ? L’accord avec l’Africa Corps sera-t-il publié et présenté au CNT, avec son coût, sa durée et les conditions de départ ? La Confédération peut-elle exiger qu’aucun pays membre ne fasse venir une armée étrangère sans prévenir les deux autres ?

Le soldat algérien qui partira pour Madama saura qu’on a voté pour lui. Le soldat russe au Mali ne peut pas en dire autant. Et le soldat malien qui se bat à ses côtés ne connaît même pas le texte qui les lie. La souveraineté, ce n’est pas le drapeau des soldats qu’on accueille. C’est le texte qui les autorise, et le vote qui l’a approuvé.

Par : Sambou Sissoko