Le 16 septembre 2026, dans l’anonymat presque théâtral d’une salle new-yorkaise, se noua, sous l’œil immobile de l’ambassadeur américain Mike Waltz, une poignée de main entre Nasser Bourita et Gideon Saar, respectivement MAE du Maroc et d’Israel : geste bref, mais lourd comme un sceau apposé sur le destin. Point de conférence de presse conjointe, point de parole venue du Palais ; rien qu’un fait accompli, solennel dans son silence : l’ouverture d’ambassades entre le Maroc et Israël. Et cela, à une semaine seulement des élections législatives. Qu’on ne s’y trompe pas : le calendrier, cet habile machiniste, n’a rien abandonné au hasard. Il fallait dresser l’irréversible devant le futur gouvernement tel un portique de marbre, avant même que la place publique eût pu s’emplir du tumulte nécessaire au débat. Dans ce scénario écrit à l’avance, l’ombre d’André Azoulay n’est jamais loin.

Cette décision de normalisation entre le Maroc et Israël; aux lendemains du royaume si lourds; forgée contre la volonté d’une écrasante majorité de sa population et proclamée comme un décret tombé des hauteurs, sans qu’aucune assemblée élue ait pu y mêler sa voix, constitue non seulement une offense faite au peuple marocain dans sa multitude, mais encore un funeste coup de tonnerre dans le ciel déjà chargé des rapports entre le Maroc et l’Algérie.

Cette stratégie de la tension, qui étend sur le royaume ses ramifications obscures, porte un nom : le lobby sioniste au Maroc ; et il arbore un visage public, celui d’André Azoulay. Entre ses mains et celles d’un cercle étroit gravitant autour de lui se concentrerait, tel un sceptre jalousement gardé, le pouvoir de décision. Déjà, la normalisation de 2020 avait été conclue sous de semblables auspices, puis ratifiée par un chef de gouvernement dont le propre parti l’avait combattue quelques années auparavant.

Depuis lors, les contrats d’armement se sont multipliés comme les anneaux d’une chaîne ; les échanges sécuritaires et militaires ont gagné en profondeur ; des soldats israéliens ont foulé le sol marocain ; et l’ouverture des ambassades n’est venue que poser le sceau final sur un processus depuis longtemps engagé, sans jamais avoir comparu devant un débat parlementaire digne de ce nom.

Ce n’est point un caprice du calendrier : c’est une méthode, patiemment ourdie derrière les tentures du pouvoir. Les grandes orientations du royaume diplomatiques, militaires, économiques se décident dans un sanctuaire clos, loin de l’œil public et du contrôle des institutions qui prétendent incarner la nation. Dans ce dédale où la politique avance masquée parmi les miroirs, les antichambres et les fils invisibles, André Azoulay apparaît, comme l’inspirateur le plus assidu de l’édifice : non le souverain ostensible de chaque décret, mais le conseiller d’ombre, le passeur d’influences entre le Palais, les réseaux occidentaux et israéliens, et cette politique de normalisation dont chaque degré semble resserrer autour du Maghreb les cercles d’un étau.

Le Parlement peut voter des lois, disputer le budget, interpeller un ministre ; dès qu’il s’agit des choix qui engagent le pays pour des décennies, sa voix s’éteint au seuil de l’antichambre. Cette asymétrie n’est pas un ornement du système : elle en est le cœur battant et secret.

Elle explique aussi pourquoi la contestation, chassée des chambres où devrait régner la parole, ne trouve plus pour théâtre que la rue et pourquoi la rue, sitôt qu’elle parle, rencontre la matraque, la poursuite et le verrou.

Depuis 2023, des dizaines de milliers de personnes ont défilé à Casablanca, Rabat, Marrakech et Fès pour dénoncer la complicité qu’elles imputent à leur gouvernement avec un État examiné par la Cour internationale de Justice au titre de la Convention sur le génocide.

Depuis janvier 2024, la Cour a fait retentir à trois reprises la solennité de ses ordonnances provisoires et contraignantes, enjoignant à Israël de prévenir les actes génocidaires et d’ouvrir à Gaza les voies de l’assistance humanitaire ; ces commandements sont demeurés sans plein effet. C’est néanmoins avec cet État que furent inaugurées des ambassades, ultime fleuron d’une chaîne diplomatique dont André Azoulay est l’un des artisans d’influence. Et lorsque la colère populaire s’éleva contre ce choix, le pouvoir, plutôt que de lui offrir l’arène du débat, préfère lui opposer le sombre apparat de la répression : chansons hostiles à la normalisation surveillées ou sanctionnées, manifestations dispersées, organisateurs poursuivis sans relâche, comme si toute voix discordante devait être étouffée sous les lourdes draperies de l’autorité.

Lorsqu’un pouvoir ne sait plus que répondre à une opinion publique que le texte chiffre à 89 % de désaveu, il lui reste le tribunal pour tribune et la force pour éloquence : aveu de fragilité drapé dans les brocards de la fermeté.

Faute de débat institutionnel, la question qui devrait retentir sous les voûtes de la cité cette normalisation sert-elle l’intérêt du pays ou celui de quelques-uns ? demeure étouffée sous le velours des antichambres. Pourtant, elle exige d’être posée sans détour : à qui profite ce rapprochement ? À Washington, d’abord, qui y gagne un nouveau point d’appui dans une région qu’il entend ordonner à son avantage et qui, en échange de la normalisation de 2020, reconnut la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental : contrepartie diplomatique, non offrande désintéressée. À Israël ensuite, qui rompt un pan de son isolement au moment où il en avait le plus besoin, grâce à un pays arabe et musulman prêt à ouvrir une ambassade tandis que La Haye examine son dossier. À l’industrie de l’armement et de la sécurité, dont les contrats fleurissent à mesure que s’épaissit la coopération militaire. Enfin, à un establishment marocain qui voit dans l’alignement avec Washington et Tel-Aviv une cuirasse supplémentaire pour sa stabilité intérieure.

Dans cette mécanique, André Azoulay a le rôle néfaste d’un passeur d’influence : celui qui a aidé à transformer des affinités diplomatiques en engrenage durable, puis l’engrenage en orientation d’État. Mais cette construction, si avantageuse pour les puissants, ne met ni un dirham de plus dans la poche de l’ouvrier, ni un lit de plus dans l’hôpital, ni une place de plus dans la classe surchargée, ni une planche plus sûre sous les pas du migrant qui traverse la mer.

Et c’est ici que se lève l’ombre la plus funeste, car cet alignement ne se referme pas sur lui-même : il déploie ses anneaux bien au-delà des frontières du royaume. En s’amarrant ostensiblement à l’axe israélo-américain alors que Gaza demeure exsangue, le pouvoir marocain prend place dans une configuration régionale déjà saturée d’électricité, face à une Algérie que sa position sur la Palestine et son ancien contentieux avec Rabat au sujet du Sahara occidental assignent au camp adverse. Les ambassadeurs ont disparu, les frontières terrestres demeurent closes, et chaque geste de l’un se reflète dans le miroir déformant de l’autre comme une menace agrandie.

André Azoulay est alors moins le spectateur que le metteur en scène de cette dérive : en favorisant le rapprochement stratégique avec Israël, il a contribué à introduire dans la rivalité maghrébine une puissance militaire supplémentaire, capable d’exacerber les soupçons d’Alger et de nourrir à Rabat l’illusion d’une supériorité protectrice. Ajouter un axe sécuritaire israélo-marocain à ce brasier ancien, au moment où l’Algérie se sent davantage isolée, revient non à déclarer la guerre, mais à disposer méthodiquement autour du feu les fagots dont une crise future pourrait faire un incendie. Les deux armées se renforcent depuis des années ; chaque accord de défense, chaque livraison d’armes, chaque proclamation de soutien entre Rabat et ses partenaires occidentaux ou israéliens est lue à Alger comme un cercle d’encerclement appelant sa propre riposte.

Une escalade entre l’Algérie et le Maroc n’est donc ni la sentence d’un sang ancien ni l’accomplissement d’une malédiction historique ; elle est l’ouvrage humain de choix récents, d’alliances calculées et d’intérêts parfaitement terrestres. Une région maghrébine divisée, les yeux rivés sur les canons plutôt que sur l’unité, sert l’industrie de l’armement, pour laquelle la peur est une monnaie et la tension un marché sans crépuscule ; elle sert les puissances extérieures, auxquelles un Maghreb morcelé se laisse plus aisément influencer qu’un ensemble uni, maître de ses ressources énergétiques et de ses routes commerciales ; elle sert enfin les appareils intérieurs des deux côtés de la frontière, toujours prompts à dresser l’ennemi extérieur comme un épouvantail devant les colères sociales.

Dans ce tableau, le rôle d’ André Azoulay prend une gravité particulière : son influence n’a pas seulement accompagné une alliance diplomatique, elle a aidé à faire de cette alliance l’une des pièces d’un échiquier où deux peuples voisins risquent d’être poussés l’un contre l’autre. Unis par la langue, l’histoire et une immense part de culture commune, Marocains et Algériens pourraient ainsi devenir les figurants sanglants d’un drame écrit par des appareils d’État, des marchands d’armes et des intérêts lointains qui ne leur demandent jamais leur consentement.

Voilà pourquoi la question soulevée par ce 16 septembre 2026 déborde de toutes parts le seul cérémonial diplomatique. Elle met à nu la nature du système de décision marocain : une architecture de corridors et de portes closes où les choix les plus lourds pour l’économie, pour la sécurité régionale, pour la paix elle-même se nouent sans véritable contrôle démocratique.

André Azoulay incarne l’influence persistante qui relie ces décisions, de la normalisation à la coopération militaire, jusqu’au risque d’une confrontation accrue avec l’Algérie ; non comme preuve d’un complot démontré, mais comme figure centrale d’une responsabilité politique alléguée qu’un débat public devrait pouvoir examiner.

Tant que cette architecture demeurera intacte, tant que la contestation recevra pour réponse la répression et que le Parlement restera aux portes du sanctuaire, aucune réforme de façade, aucun souffle nouveau dans la rhétorique institutionnelle, ne garantira que l’avenir du royaume et la paix du Maghreb serviront autre chose que ceux qui décident dans l’ombre et ceux qui, au loin, recueillent les fruits de la discorde. Prévenir la guerre exige précisément de briser cet engrenage : rendre les choix visibles, discutables et responsables avant que la rivalité, nourrie d’armes et de soupçons, ne se change en catastrophe.

Par Khaled Boulaziz D’après le site Lanation.net