Par Le journaliste bâillonné
La disparition de l’ancien président Liamine Zeroual sans publication de mémoires personnelles laisse derrière elle un vide politique et historique immense. Dans un pays où les périodes les plus sensibles ont souvent été racontées par fragments, à travers des témoignages partiels, des récits intéressés ou des silences calculés, l’absence de la parole directe de Zeroual pèse lourd. Car il ne fut pas un président ordinaire. Il a dirigé l’Algérie dans l’une des phases les plus graves, les plus tendues et les plus complexes de son histoire contemporaine, à un moment où l’État vacillait, où la violence frappait de toutes parts et où chaque décision engageait l’avenir national.
C’est précisément pour cela que son silence interroge.
Zeroual n’était pas seulement un chef d’État de transition ou de circonstance. Il fut un acteur central d’une séquence historique où se jouaient à la fois la survie des institutions, la cohésion de l’armée, le rapport entre le pouvoir et la société, ainsi que la recherche d’une sortie à la tragédie nationale. Son expérience, son regard et ses arbitrages auraient pu éclairer des générations entières sur les coulisses d’un pouvoir confronté à l’urgence, à la peur, à l’isolement et à des choix impossibles.
En Algérie, peu de chefs d’État ont véritablement livré un récit complet de leur passage au sommet. Chadli Bendjedid est souvent cité comme le seul président ayant laissé des mémoires, rédigés avec le journaliste Boubakir. Mais ces textes, malgré leur importance symbolique, sont restés trop raffinés, trop prudents, trop éloignés parfois des grandes interrogations de leur époque. Ils n’ont pas dissipé les zones d’ombre majeures, ni répondu de façon frontale aux questions que l’histoire continue de poser. Quant à Zeroual, il n’a rien laissé de comparable, alors même qu’il portait en lui une matière historique autrement plus brûlante.
Ce silence est d’autant plus marquant que d’autres acteurs ont parlé. Le général Khaled Nezzar, dans ses écrits et ses prises de parole, a cité aussi bien Chadli que Zeroual, les inscrivant dans sa propre lecture des événements. Mais ni l’un ni l’autre n’ont véritablement répondu. Ce déséquilibre a laissé le champ libre à des récits unilatéraux, à des interprétations dominées par ceux qui ont choisi d’écrire, et parfois d’imposer leur version.
Quand les principaux décideurs se taisent, l’histoire finit toujours par être racontée par les seconds rôles, les adversaires, les témoins partiels ou les héritiers d’appareil.
Ali Kafi, lui, a écrit sur la Révolution. Ahmed Ben Bella, qui avait le temps, le recul et les moyens de raconter son itinéraire, a abondamment parlé de lui-même et de son époque. Abdelaziz Bouteflika, malgré la maladie qui l’a frappé dans ses dernières années, aurait lui aussi pu laisser au moins un témoignage substantiel sur son parcours au ministère des Affaires étrangères, sur sa place dans la diplomatie algérienne, sur ce que beaucoup ont appelé sa longue traversée du désert avant son retour au pouvoir. Mais là encore, la parole structurée a manqué.
L’Algérie paie aujourd’hui ce déficit d’écriture politique. Ses anciens présidents ont gouverné, arbitré, négocié, affronté les crises, mais ils ont rarement assumé jusqu’au bout le devoir de transmettre. Or écrire ses mémoires n’est pas seulement un acte personnel, encore moins un exercice d’autoglorification. C’est un acte de responsabilité envers la nation. C’est offrir aux citoyens, aux chercheurs, aux jeunes générations et à l’histoire elle-même des éléments de compréhension sur ce qui s’est réellement joué dans les moments décisifs.
Le cas de Zeroual est sans doute le plus douloureux. Parce que son image est restée liée à une forme de sobriété, de retenue et de distance. Parce qu’il incarnait une parole rare, donc précieuse. Et parce qu’il emporte avec lui une part essentielle de vérité sur une séquence où l’Algérie a frôlé l’abîme.
Son silence posthume n’efface ni son rôle ni son poids historique, mais il prolonge l’opacité d’une époque que beaucoup veulent encore comprendre.
Avec la disparition de Zeroual sans mémoires, l’Algérie perd plus qu’un ancien président. Elle perd une voix qui aurait pu aider à réconcilier le pays avec sa propre histoire. Elle perd un témoignage attendu sur les années de feu, sur les rapports de force internes, sur les choix du pouvoir et sur les hésitations d’un État pris dans la tempête. Ce n’est pas seulement une absence éditoriale. C’est une occasion historique manquée.



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