Commençons par les faits, ceux que personne dans la presse officielle algérienne n’ose formuler. Midad Energy North Africa B.V. l’entité qui a signé le 13 octobre 2025 un contrat pharaonique de 5,4 milliards de dollars avec Sonatrach est domiciliée à Amsterdam, aux Pays-Bas. Kingsfordweg 151, 1043GR Amsterdam. Une adresse dans une zone industrielle de la périphérie de la capitale néerlandaise, là où s’entassent les holdings fantômes, les sociétés écrans et les véhicules juridiques conçus pour opacifier les flux financiers. Pas un bureau de production pétrolière. Pas un centre opérationnel. Une boîte aux lettres habillée en investisseur.

La société mère affiche, elle, un siège à Riyad. Elle s’appelle Midad Energy ou, selon les sources, Midad National Energy Company. Elle a été fondée en 2007 comme bras commercial de négoce pétrolier au sein du groupe Al Fozan, un conglomérat saoudien diversifié. Dix-huit ans d’existence, dont l’essentiel consacré à la distribution de composants et de services techniques pour le compte de Saudi Aramco, via un partenariat avec la société canadienne Packers Plus. Leur exploit le plus concret ? L’ouverture en 2024 d’une usine d’assemblage de pièces de complétion de puits. Voilà le “track record” que l’Algérie a jugé suffisant pour confier l’un des contrats upstream les plus complexes du continent africain.

Sur le site officiel de Midad Energy, la rubrique “Projets phares” Flagship Projects ne liste qu’un seul projet : Illizi Sud. Le contrat algérien est leur portefeuille. Il n’en existe pas d’autre. Un explorateur pétrolier qui n’a jamais exploré, un opérateur qui n’a jamais opéré, chargé de développer un périmètre géologiquement redoutable dans l’un des déserts les plus hostiles du monde. La farce serait comique si elle ne se jouait pas sur le dos du peuple algérien.

Car le bassin d’Illizi n’est pas une promenade de santé. Les géologues de l’USGS, de Total ou de la Geological Society of London le décrivent unanimement comme un système pétrolier d’une complexité paléozoïque extrême : des roches-mères siluriennes et dévoniennes, une stratigraphie fracturée par plusieurs cycles de soulèvement hercynien et alpin, une perméabilité de réservoir hautement variable qui impose une cartographie sismique exhaustive sous peine de “perte économique sévère”. Des compagnies comme ENI, Repsol ou BP y ont investi des décennies d’expertise avant de prétendre comprendre le sous-sol. Midad, elle, arrive avec une usine d’assemblage de joints de puits et une adresse néerlandaise.

Mais l’incompétence technique n’est pas le vrai sujet. Elle est même, d’une certaine façon, fonctionnelle au système.

Revenons à l’histoire. En 2010, le PDG de Sonatrach Mohamed Meziane est placé sous contrôle judiciaire pour corruption dans l’attribution de marchés. La quasi-totalité de la direction de la compagnie est remplacée. En 2013, c’est “Sonatrach 2” l’enquête sur ENI et Saipem qui révèle 275 millions de dollars de pots-de-vin distribués aux officiels algériens, avec pour intermédiaire un homme surnommé “Monsieur 3%” dont le carnet de notes rempli au Bulgari Hotel servait de livre de comptes de la prédation d’État. En 2015, nouvelle vague d’arrestations, nouveaux procès. Six condamnés, dont un ancien vice-président de Sonatrach. Le PDG suivant, Abdelmoumen Ould Kaddour, est limogé en 2019 après avoir acheté pour 725 millions de dollars une raffinerie sicilienne en faillite appartenant à ExxonMobil une transaction que ses propres cadres qualifiaient de “crime économique”.

Le pattern est d’une régularité mécanique : contrat opaque, partenaire complaisant, surfacturation, commissions détournées, procès tardif ou jamais. Sonatrach n’est pas une compagnie pétrolière gérée par un État. C’est un mécanisme de redistribution des rentes géré par un régime militaro-civil qui tire sa légitimité de sa capacité à distribuer sélectivement les revenus des hydrocarbures. L’institution représente 98% des recettes en devises du pays. Qui contrôle Sonatrach contrôle l’Algérie.

Dans ce contexte, le contrat Midad prend une tout autre dimension. Tebboune, réélu en septembre 2024 “avec le soutien de l’armée” la formule des agences de presse est d’une élégance involontaire a besoin de consolider des alliances. L’Arabie Saoudite, puissance OPEP, partenaire diplomatique, contrepoids aux velléités émiraties que Tebboune a publiquement dénoncées devant ses généraux, est une protection géopolitique précieuse. Un contrat de 5,4 milliards de dollars entièrement financé par la partie saoudienne, zéro risque pour Sonatrach à court terme est le cadeau diplomatique parfait. Une photo, une conférence de presse, un chiffre astronomique qui sonne bien dans les communiqués. La mécanique de la corruption grand format n’exige pas que le projet aboutisse. Elle exige que le flux d’argent commence.

Et c’est là que la structure révèle sa véritable architecture. Un contrat de 30 ans sur un périmètre inexploité, avec une phase d’exploration de 7 ans et 288 millions de dollars de “budget de recherche”. Des années de forages, de sismique, d’études chaque poste de dépense est une opportunité de surfacturation, chaque sous-traitant local est une nomination politique, chaque “contenu local” est un euphémisme pour nommer les bénéficiaires du système. Le tout protégé par l’opacité juridique d’un véhicule néerlandais et l’absence totale d’appel d’offres public. Car il n’y en a pas eu. Le contrat est né d’un “protocole d’accord” signé à huis clos en mars 2024. Aucun tender. Aucune compétition. Aucune transparence.

L’Algérie est classée 107ème sur 180 pays par Transparency International. Son système judiciaire, noté 123ème mondial pour son indépendance par le World Economic Forum, ne dérange les puissants que lorsque les puissants veulent se débarrasser d’autres puissants. Le reste du temps, il regarde ailleurs.

Pendant ce temps, les réserves de change du pays ont fondu de plus de 12 milliards de dollars entre septembre 2024 et juillet 2025. Le prix d’équilibre budgétaire du pétrole algérien est estimé à 142 dollars le baril par le FMI pour un baril qui tourne autour de 60 dollars en 2026. La jeunesse algérienne, avec un chômage officiel de 12% et réel de plus de 20%, continue de remplir les embarcations en Méditerranée.

Midad Energy North Africa B.V., Kingsfordweg 151, Amsterdam, elle, a signé le contrat du siècle.

C’est ça, l’Algérie des généraux : des fantômes qui signent, des milliards qui disparaissent, et un peuple qui paie.

Khaled Boulaziz (in lanation.net)

Article d’opinion basé sur des sources publiques vérifiables : Sonatrach, Transparency International, USGS, Carnegie Endowment, ECFR, Coface, Financial Afrik, Oil & Gas Middle East.