Par: Abderrahmane Fares
Benjamin Stora, longtemps considéré comme l’autorité prééminente sur la guerre d’Algérie, semble aujourd’hui s’exprimer depuis un cadre historique parfaitement maîtrisé, celui d’hier. En qualifiant la nouvelle « loi mémorielle » d’Alger d’« acte de souveraineté », il propose une lecture si détachée du contexte actuel qu’elle finit par interroger moins la loi elle-même que l’époque à laquelle il s’adresse.
Stora opère au sein d’une bulle temporelle statique, où l’antagoniste principal du peuple algérien demeure la France coloniale. Ce cadre de lecture, bien que historiquement rigoureux concernant les événements de 1954-1962, l’a rendu aveugle aux réalités de 2026. En continuant de percevoir l’État algérien uniquement comme le « libérateur » face à l’impérialisme extérieur, Stora échoue à reconnaître sa mutation moderne en une entité de colonisation interne. Son commentaire suggère un refus d’accepter que la « victime » soit devenue, en plus de six décennies, le bourreau.
Il existe une profonde ironie dans la posture de Stora en tant que gardien de la mémoire anticoloniale. Un examen rigoureux de sa position révèle qu’il est devenu le praticien du paternalisme même qu’il prétend critiquer.
Le véritable néo-colonialisme au XXIe siècle n’est pas simplement l’extraction de ressources ; c’est le déni de l’agentivité présente. Lorsque Stora dirige le regard vers les crimes du XIXe siècle, alors même que le régime algérien promulgue des lois dépouillant les citoyens de leur nationalité et mobilisant les civils pour la guerre, il s’engage dans ce que l’on pourrait nommer une colonisation du temps : l’imposition d’une grille de lecture figée qui emprisonne un peuple dans le rôle de victime historique.
Stora dicte implicitement à la population algérienne, et plus spécifiquement à une jeunesse qui réclame dignité, emploi et démilitarisation, que leur souffrance actuelle est secondaire face au traumatisme de leurs ancêtres. Pour Stora, l’Algérien n’est politiquement lisible que lorsqu’il est positionné en victime de la France. Lorsque ce même Algérien devient la proie de sa propre junte militaire, il s’évanouit du champ visuel de l’historien.
C’est là le comportement d’un « Wali de la Mémoire », un administrateur imposant un narratif depuis la sécurité de la Métropole. En déviant l’attention des luttes existentielles et immédiates du peuple algérien au profit d’un grief historique vieux de plus de soixante ans, Stora réduit les citoyens vivants à des pièces de musée dans sa galerie personnelle de la culpabilité française. Il leur dénie le droit d’être les protagonistes de leur propre histoire contemporaine, insistant pour qu’ils demeurent des personnages secondaires dans son domaine d’expertise.
L’aspect le plus dommageable des récentes interventions de Stora réside dans l’amalgame entre la survie du régime et la souveraineté de l’État.
Certes, Stora contextualise la loi algérienne comme une riposte à la législation française de 2005, qui prétendait reconnaître le « rôle positif » de la présence coloniale. Ce contexte historique est pertinent. Mais il ne saurait justifier l’aveuglement face à l’instrumentalisation présente. La récente dérive législative à Alger, que les observateurs ont comparée à une « nord-coréanisation » du Maghreb via des codes pénaux draconiens et la fermeture des frontières, n’est pas une affirmation de puissance nationale ; c’est un symptôme de fragilité systémique. Le « Système », qui opère de fait comme une holding militaro-renseignement, utilise les lois mémorielles non pour guérir la nation, mais pour monopoliser la légitimité et marquer toute dissidence intérieure du sceau de la trahison.
Lorsque Stora présente ces manœuvres comme de simples « actes souverains », il agit effectivement comme le notaire de la junte. Il prête sa crédibilité académique à une « rente mémorielle » que le régime exploite pour étouffer les demandes d’un État civil et démocratique. En validant l’usage de l’histoire comme bouclier par le régime, il fournit une couverture intellectuelle à un gouvernement qui a, de facto, déclaré la guerre à sa propre société.
L’incapacité de Benjamin Stora à pivoter de l’histoire de la décolonisation vers la sociologie de l’autoritarisme moderne a rendu son analyse obsolète. Il semble engagé dans un dialogue poli et diplomatique avec un masque, refusant de reconnaître la nature prédatrice de l’entité qui le porte.
En fin de compte, l’approche de Stora représente un narcissisme académique tragique : une préférence pour une version de l’Algérie qui correspond à sa bibliographie, plutôt que pour l’Algérie qui existe réellement aujourd’hui. Il est devenu un historien des morts qui, par son refus de confronter le présent, participe activement au musellement des vivants. Son œuvre demeure une archive crédible du passé, mais en tant que guide du présent, elle n’offre que le confort dangereux de l’anachronisme.



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