La France a connu cette année une vive controverse autour de la date du début du Ramadan, après l’annonce de deux calendriers différents par des instances religieuses majeures. Alors que le Conseil français du culte musulman a affirmé que le jeudi marquait le premier jour du mois sacré, la Grande Mosquée de Paris a publié un communiqué considérant le mercredi comme début officiel du jeûne, provoquant confusion et incompréhension au sein des musulmans de France.

Le différend ne se limite plus à une divergence juridique entre « calcul astronomique » et « observation visuelle » du croissant. Il s’est transformé en révélateur d’un rapport de force politique entre Alger et Rabat sur le sol français. Le recteur de la Grande Mosquée de Paris a défendu le maintien de la « nuit du doute », qu’il présente comme un élément constitutif de l’identité spirituelle et de la tradition. À l’inverse, le Conseil français estime que le recours au calcul astronomique correspond mieux à la réalité d’un pays souvent couvert de nuages et facilite l’organisation de la vie religieuse dans un cadre laïque.

Calcul scientifique ou tradition religieuse ?

Le Conseil français du culte musulman adopte une méthodologie fondée sur des calculs astronomiques anticipés. Cette approche vise à moderniser la présence islamique et à permettre aux fidèles de planifier leurs engagements dans un environnement européen structuré. De son côté, la Grande Mosquée de Paris reste attachée à l’observation visuelle du croissant et à la tradition de la nuit du doute, considérant que la dimension spirituelle ne peut être réduite à une équation scientifique.

Derrière cette divergence technique se profile une bataille pour la légitimité représentative des quelque six millions de musulmans vivant en France, soit la plus importante communauté musulmane d’Europe.

Les ombres d’Alger et de Rabat

Historiquement, la Grande Mosquée de Paris incarne l’influence algérienne en France, tant sur le plan financier que religieux. L’Algérie lui accorde un soutien budgétaire annuel et dépêche des imams, ce qui lui confère un poids organisationnel considérable.

À l’inverse, le Conseil français du culte musulman a longtemps reflété des équilibres proches du Maroc à travers certaines fédérations et réseaux de mosquées. Avec la montée des tensions politiques entre Alger et Rabat ces dernières années, cette rivalité s’est invitée dans le champ religieux français, faisant de l’annonce du début du Ramadan un symbole de souveraineté et d’influence.

Le rôle de l’État français et la question de « l’islam des ambassades »

La situation s’est encore complexifiée après la volonté du président Emmanuel Macron de mettre fin à ce que l’on appelle « l’islam des ambassades » et de promouvoir un islam de France plus autonome vis-à-vis des capitales étrangères. Cette orientation a fragilisé le rôle du Conseil comme interlocuteur unique de l’État et a ouvert la voie à une pluralité de références religieuses concurrentes.

Dans ce contexte, le fidèle musulman se retrouve face à deux dates officielles différentes pour accomplir une même obligation religieuse. Ce qui devrait être un moment d’unité spirituelle devient ainsi le théâtre d’une confrontation d’influences et de stratégies.

Le croyant au cœur de la rivalité

Au final, c’est la communauté musulmane elle-même qui subit les conséquences de cette fragmentation. Le Ramadan, censé rassembler, devient le reflet d’un échec à construire un islam de France réellement indépendant des agendas extérieurs. Entre tradition et modernité, entre calcul scientifique et observation visuelle, la question dépasse désormais le simple cadre religieux pour s’inscrire dans une dynamique géopolitique plus large au sein de l’espace maghrébin et européen.