Par Hichem ABOUD
L’ancien président algérien Liamine Zeroual est décédé samedi soir à l’âge de 84 ans, des suites d’une longue maladie, ont annoncé plusieurs sources d’information. Dans un communiqué laconique les autorités ont précisé qu’il s’est éteint à l’hôpital militaire Mohamed Seghir Nekkache à Alger, saluant la mémoire d’un « moudjahid » et décrétant trois jours de deuil national.
Durant cette période, les drapeaux seront mis en berne sur l’ensemble du territoire national ainsi que dans les représentations diplomatiques à l’étranger. Sa dépouille sa été exposée tout au long de la journée du dimanche au Palais du Peuple à Alger afin de permettre à la population de lui rendre un dernier hommage, avant son inhumation prévue le lendemain, lundi, à Batna, sa ville natale, où il s’était retiré depuis la fin de sa vie publique.
Un parcours militaire forgé dans la guerre de libération
Né le 3 juillet 1941 à Batna, Liamine Zeroual s’engage très jeune, à seulement 16 ans, dans les rangs de l’Armée de libération nationale (ALN), en 1957, en pleine guerre contre la présence coloniale française. Comme nombre de cadres militaires de sa génération, il poursuit après l’indépendance une formation à l’étranger, notamment au Caire, à Moscou, puis à Paris.
Sa carrière militaire est marquée par une progression constante au sein de l’Armée nationale populaire. Il dirige successivement plusieurs institutions de formation, dont l’École d’application des armes de combat, puis l’Académie interarmes de Cherchell, véritable creuset des officiers algériens. Sur le terrain, il commande des régions militaires stratégiques : Tamanrasset (1982), Béchar (1984) et Constantine (1987). Promu général en 1988, il devient chef des forces terrestres en 1989.
Une accession au pouvoir dans la tourmente
À la suite de divergences avec le président Chadli Bendjedid sur la réorganisation de l’armée, Zeroual est mis à la retraite en 1989 et occupe brièvement le poste d’ambassadeur en Roumanie. Mais le tournant de janvier 1992, marqué par la démission forcée de Bendjedid, rebat les cartes du pouvoir.
En juillet 1993, il est nommé ministre de la Défense, en attendant de le désigner, le 31 janvier 1994, au poste de président d’Etat, en pleine guerre civile. Il dirige alors le pays durant l’une des périodes les plus violentes de son histoire contemporaine.
En novembre 1995, refusant de faire l’objet de manipulations de la part du cabinet noir qui l’avait intronisé à la tête de l’Etat sans élections, il annonce l’organisation d’une élection présidentielle en avril 1996. Il est contraint de se porter candidat et est élu président de la République lors de la première élection présidentielle pluraliste en Algérie. Son mandat est marqué par une tentative de sortie de crise, fondée notamment sur une approche mêlant action sécuritaire et ouverture au dialogue politique.
Un président réformateur… et atypique
Durant sa présidence, Liamine Zeroual engage plusieurs réformes institutionnelles majeures. La Constitution de 1996, adoptée sous son autorité, introduit notamment la limitation du nombre de mandats présidentiels à deux, un verrou institutionnel qui sera levé plus tard par son successeur, Abdelaziz Bouteflika.
Partisan d’une professionnalisation de l’armée, Zeroual se distingue également par une certaine volonté de distanciation entre l’institution militaire et le pouvoir politique, dans un contexte pourtant dominé par les logiques sécuritaires.
Fait rare dans l’histoire politique algérienne, il annonce en 1998 sa décision d’écourter son mandat, invoquant des désaccords internes au sommet de l’État. Il quitte le pouvoir en avril 1999, cédant la place à Abdelaziz Bouteflika. Il refusait de faire face au cabinet noir composé d’anciens « déserteurs » de l’armée française et des deux patrons des services de sécurité, les généraux Tewfik et Smaïl Lamari.
Une figure respectée et discrète
Après son retrait de la vie politique, Liamine Zeroual se retire à Batna, refusant toute tentative de retour au pouvoir. En 2019, au cœur de la crise politique consécutive à la chute de Bouteflika, il décline également une proposition de diriger une transition.
Cette distance volontaire avec les cercles du pouvoir contribue à renforcer son image d’homme d’État intègre. En Algérie, de nombreux témoignages soulignent sa simplicité et sa proximité avec les citoyens : il était connu pour fréquenter les cafés de sa ville et échanger librement avec les habitants. En octobre 2023, il avait ainsi participé à une marche de soutien à Gaza aux côtés de la population de Batna.
Un héritage contrasté
Liamine Zeroual laisse l’image d’un dirigeant ayant exercé le pouvoir dans des circonstances exceptionnelles, au cœur d’une décennie de violence et d’incertitudes. Son passage à la tête de l’État reste associé à une tentative de stabilisation politique et institutionnelle, dans un contexte où les marges de manœuvre étaient étroites. Beaucoup lui reprochent son retrait du pouvoir en laissant le pays entre les amins d’une « mafia de généraux » qui ont instauré un système à double visage. L’un militaire et mafieux véritable décideur et l’autre, civil, servant de façade.
À rebours de nombreuses trajectoires politiques dans le pays, il aura incarné une forme de retenue et de retrait, contribuant à façonner une mémoire singulière dans l’histoire contemporaine de l’Algérie.
Sa disparition marque la fin d’une génération issue de la guerre de libération, dont l’empreinte continue de structurer, à bien des égards, les équilibres politiques du pays.



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