Le Haut Conseil de sécurité s’est réuni hier 3 mars sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune sans que ne soit soufflée la moindre information sur son ordre du jour.
Par Hichem ABOUD
Le 04 mars 2026
Cette réunion intervient dans une conjoncture internationale particulièrement tendue, marquée par l’escalade militaire autour de l’Iran et les recompositions stratégiques qui en découlent au Moyen-Orient. Le fait que cette instance se réunisse à nouveau à peine deux mois après celle du 8 janvier traduit l’inquiétude manifeste du pouvoir algérien face à un environnement géopolitique qu’il maîtrise de moins en moins.
Dans ce contexte, cette convocation rapide apparaît comme le signe d’un désarroi croissant du régime, qui redoute d’être soumis à des pressions accrues de la part de Washington. Les États-Unis attendent en effet d’Alger un rôle déterminant dans la stabilisation régionale, notamment sur le dossier du Sahara occidental, où l’administration américaine pousse vers une solution politique fondée sur le plan d’autonomie sous souveraineté marocaine, ainsi que vers une normalisation durable avec le Maroc afin de clore un contentieux devenu un facteur majeur d’instabilité au Maghreb.
Alger tourne le dos à Téhéran
La diplomatie algérienne a opéré un revirement spectaculaire au lendemain de l’escalade militaire qui secoue le Moyen-Orient. Longtemps considérée comme l’un des partenaires politiques les plus constants de Téhéran dans le monde arabe, l’Algérie a choisi cette fois de se solidariser avec les monarchies du Golfe visées par les attaques iraniennes, tout en s’abstenant de condamner les frappes israélo-américaines contre l’Iran. Une position qui tranche avec la ligne traditionnelle d’Alger et révèle un repositionnement diplomatique significatif.
Le dimanche 1er mars, au troisième jour du conflit, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a reçu à Alger les ambassadeurs des pays arabes « victimes d’agressions militaires dans le contexte de la vague d’escalade actuelle dans la région », selon un communiqué officiel du ministère. Devant ses interlocuteurs, dont les identités n’ont pas été rendues publiques, le chef de la diplomatie algérienne a exprimé la « solidarité totale de l’Algérie avec les pays arabes frères qui ont été victimes d’attaques militaires ».
Le communiqué souligne également le « refus catégorique » d’Alger de toute atteinte à la souveraineté nationale de ces États, à leur unité territoriale et à la sécurité de leurs populations. Ahmed Attaf a réaffirmé le soutien « constant » de l’Algérie à ses « frères arabes face aux violations inacceptables dont ils ont été victimes », tout en appelant à « un arrêt immédiat de toute forme d’escalade » et à la « primauté du dialogue et de la maîtrise de soi » afin d’éviter l’extension du conflit et ses répercussions sur la sécurité régionale et internationale.
L’effet des attaques iraniennes contre le Golfe
La position d’Alger intervient dans un contexte particulièrement explosif. Après la mort du guide suprême iranien, Ali Khamenei, tué lors d’une attaque coordonnée menée par Israël et les États-Unis, l’Iran a riposté par une série de frappes de missiles et de drones visant plusieurs pays du Golfe : le Qatar, le Bahreïn, le Koweït, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.
Ces attaques visaient notamment des bases militaires américaines situées dans ces pays, mais plusieurs missiles ont également touché des zones civiles, des quartiers résidentiels et des installations pétrolières, provoquant des victimes et d’importants dégâts matériels.
Face à cette nouvelle donne, Alger a choisi de se ranger du côté des États arabes ciblés par les frappes iraniennes, marquant ainsi une prise de distance nette avec Téhéran, avec lequel les relations étaient pourtant excellentes jusqu’à récemment.
Un silence révélateur sur les frappes israélo-américaines
Deux éléments du communiqué officiel ont particulièrement retenu l’attention des observateurs.
D’abord, l’absence totale de condamnation des frappes menées par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Ces opérations militaires ont pourtant entraîné l’élimination d’une quarantaine de hauts responsables iraniens, dont le guide suprême Ali Khamenei. Le silence d’Alger sur ce point tranche avec ses réactions habituelles face aux actions militaires occidentales dans la région.
Ensuite, les autorités algériennes n’ont exprimé ni condamnation ni regret à propos de l’élimination de plusieurs figures majeures du régime iranien, notamment l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad, dont la mort a été annoncée mais reste contestée par certaines sources.
Ce silence est d’autant plus notable que Mahmoud Ahmadinejad avait effectué deux visites officielles en Algérie, en 2007 et en 2010, sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, dans un contexte de rapprochement politique marqué entre les deux pays.
Un revirement spectaculaire par rapport à 2025
La position adoptée aujourd’hui par Alger contraste fortement avec celle qu’elle avait défendue quelques mois plus tôt. En juin 2025, lors de la brève guerre entre Israël et l’Iran, la diplomatie algérienne avait condamné avec virulence les frappes israéliennes contre des installations militaires et des scientifiques liés au programme nucléaire iranien.
Alger avait alors dénoncé une « agression qui n’aurait pas été possible sans l’impunité dont jouit l’agresseur », exprimant clairement sa solidarité avec Téhéran.
Cette prise de position intervenait peu après la réception par le président Abdelmadjid Tebboune du chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghtchi, venu lui transmettre une invitation officielle pour une visite d’État en Iran. Si aucune date n’avait été fixée, le principe de ce déplacement présidentiel avait été acté. Le conflit de juin avait déjà compromis cette perspective. La guerre déclenchée fin février pourrait désormais remettre en question l’ensemble de la relation bilatérale.
Des relations historiquement fluctuantes
Les relations entre Alger et Téhéran ont toujours connu des phases alternant rapprochement et rupture.
En 1993, en pleine guerre civile algérienne, l’Algérie avait rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran, accusé de soutenir et de financer des groupes islamistes armés responsables de violences et d’attentats dans le pays.
La normalisation interviendra plusieurs années plus tard avec l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika. Le président algérien rétablira les relations diplomatiques et entreprendra un rapprochement stratégique avec la République islamique.
Bouteflika se rendra à deux reprises en Iran, en 2003 et en 2008, tandis qu’Alger accueillera successivement les présidents iraniens Mohamed Khatami puis Mahmoud Ahmadinejad. À cette époque, l’entente entre les deux pays est suffisamment solide pour que l’Algérie défende ouvertement le « droit de l’Iran d’acquérir la technologie nucléaire à des fins pacifiques ».
Le paradoxe des relations avec les Émirats
Le repositionnement actuel d’Alger est d’autant plus surprenant qu’il inclut une solidarité affichée avec certains pays du Golfe, notamment les Émirats arabes unis, avec lesquels les relations étaient particulièrement tendues il y a encore quelques mois.
En mai 2025, les autorités algériennes avaient vivement réagi à la diffusion sur la chaîne Sky News Arabia d’un entretien avec un universitaire algérien remettant en cause la dimension berbère de l’identité nationale. La télévision publique algérienne avait alors violemment attaqué les Émirats, les qualifiant notamment de « micro-État », de « fabrique du mal et de la discorde » ou encore d’« usine à sédition ».
Ces attaques verbales avaient illustré la profondeur des tensions entre les deux pays.
Aujourd’hui, dans le contexte de la confrontation militaire avec l’Iran, Alger semble toutefois avoir choisi de mettre de côté ces différends pour afficher sa solidarité avec les États arabes frappés par les missiles iraniens.
Un repositionnement stratégique
Ce virage diplomatique pourrait traduire un calcul stratégique plus large. En évitant de condamner les frappes israélo-américaines tout en soutenant les monarchies du Golfe, l’Algérie semble chercher à préserver ses relations avec plusieurs partenaires majeurs et à éviter un isolement diplomatique dans un contexte régional particulièrement instable.
Reste à savoir si cette prise de distance avec Téhéran constitue une simple posture conjoncturelle liée à l’évolution du conflit ou le début d’un rééquilibrage durable de la politique étrangère algérienne au Moyen-Orient. Une chose est sûre : la crise actuelle pourrait redessiner profondément les équilibres diplomatiques dans la région et contraindre Alger à redéfinir ses alliances.



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