Par Abderrahmane Fares

Le 15 janvier 2026, l’Algérie célébrait le lancement de son satellite ALSAT-3A depuis le territoire chinois. Les médias d’État parlaient de « souveraineté technologique » et de « capacité stratégique ». Les généraux applaudissaient. Le peuple était invité à ressentir de la fierté.

Au-delà du délire consistant à parler de « souveraineté » pour un satellite fabriqué en Chine, avec des composants chinois, lancé depuis la Chine, opéré via une infrastructure spatiale chinoise, personne ne semble avoir compris que ce prétendu satellite « espion » est en réalité complètement aveugle.

Résolution : 2,5 mètres. À cette définition, un char d’assaut ressemble à une tache grise. Un camion militaire est indiscernable d’un véhicule civil. Un lance-missiles mobile ? Invisible jusqu’à ce qu’il tire.

Temps de revisite : 72 heures. Le satellite ne survole une cible donnée qu’une fois tous les trois jours. Dans un monde où les drones frappent en minutes et où les convois se déplacent en heures, trois jours c’est regarder dans un passé lointain.

Comparaison visuelle d’une même zone observée depuis l’orbite à trois niveaux de résolution spatiale.

À 3 mètres, les formes se confondent en masses indistinctes. À 1 mètre, les grandes structures deviennent identifiables, sans détail exploitable. À 30 centimètres, les objets sont clairement reconnaissables (véhicules, équipements, usages précis).

Cette comparaison illustre concrètement la limite d’un satellite à 2,5 m de résolution comme ALSAT-3A : une capacité suffisante pour la cartographie générale et l’aménagement du territoire, mais inadaptée au renseignement militaire tactique ou à la surveillance en temps réel.

Capteur optique uniquement. Quand le soleil se couche ou qu’un nuage passe, l’« œil souverain » devient aveugle. Au Sahara, où les tempêtes de sable sont monnaie courante, cela signifie une cécité récurrente.

Le satellite ALSAT-3A n’est pas conçu pour la guerre. Il est conçu pour la cartographie statistique : surveiller l’évolution des forêts, mesurer l’étalement urbain, suivre les grands projets d’infrastructure. C’est un outil d’aménagement du territoire déguisé en arme stratégique spatiale, et de “souveraineté nationale”, qui nous soulignons encore fut fabriqué en Chine, avec des composants chinois, lancé depuis la Chine, opéré via une infrastructure spatiale chinoise.

Faire croire aux Algériens que ce satellite « espionne tous les mouvements ennemis » est un mensonge technique. N’importe quel civil disposant de 50 dollars par mois et d’un abonnement à Maxar/Vantor ou Planet accède à une résolution de 0,3 mètre, huit fois plus nette que ALSAT-3A, avec des mises à jour toutes les heures au lieu de tous les trois jours.

Ne parlons même pas des Américains et des Israéliens. Les américains ont une agence de renseignement géospatial nommée la National Reconnaissance Office (NRO) qui opère des satellites capables de lire une plaque d’immatriculation depuis l’orbite en temps-réel. Les satellites israéliens sont capables de voir à travers les nuages, la fumée et l’obscurité. Ces puissances observent l’Algérie en 4K temps réel pendant que l’état-major algérien reçoit des photos floues vieilles de trois jours.

Mais derrière le spectacle de Saïd Chengriha se cache une question que personne à Alger n’ose poser : pourquoi un régime qui dépense 25 milliards de dollars par an en armement, sans audit, sans contrôle parlementaire, se contente-t-il d’un satellite aveugle ?

La réponse révèle la nature profonde du système algérien.

Avec un budget militaire parmi les plus élevés au monde (3ème dans le monde relatif au PIB après l’Ukraine et Israël), l’Algérie achète des Su-57 russes, des sous-marins Kilo, des systèmes S-400. Elle accumule la puissance de feu comme un collectionneur accumule les montres de luxe.

Mais quand il s’agit de voir, de vraiment voir, en temps réel, en haute définition, elle choisit délibérément la myopie.

Ce n’est pas une question d’argent. Ce n’est pas une question de disponibilité technologique. Les satellites haute résolution existent sur le marché. Les constellations temps réel sont accessibles aux nations qui les veulent. L’Algérie a choisi de ne pas les vouloir.

C’est un choix. Et ce choix est révélateur.

Pour comprendre ce paradoxe, il faut distinguer deux types d’achats militaires:

Le Su-57 est un trophée. Il défile le 1er novembre. Il fait du bruit. Il apparaît sur les écrans d’ENTV. Même s’il reste au hangar la plupart du temps, il remplit sa fonction : projeter l’image de la puissance, intimider le voisin, nourrir le mythe national. C’est une prothèse de virilité pour un régime vieillissant.

Un satellite temps réel serait un mouchard. Il ne produit pas de spectacle. Il produit de la donnée. Et pire que tout, il génère de la traçabilité: avec un flux vidéo en temps réel des frontières sud, le commandement ne peut plus prétendre ignorer les colonnes de contrebandiers qui traversent, ces mêmes colonnes dont certains généraux tirent profit. Avec une imagerie haute définition des casernes et des dépôts. Un colonel ne peut plus mentir à son général sur l’état de ses troupes. Un général ne peut plus mentir au président sur le résultat d’une opération.

Le régime achète le Su-57 parce qu’il construit le mythe. Il refuse le satellite performant parce qu’il exposerait la réalité. Et le Système déteste la traçabilité, les témoins, surtout quand ils sont électroniques et infalsifiables.

Il existe une raison plus profonde encore, qui touche à l’architecture même du pouvoir algérien: pour exploiter efficacement un système de surveillance moderne, il faut adopter la doctrine de la guerre en réseau aussi connue comme “Joint All Domain Operations”. Le satellite parle au drone. Le drone parle au char. Le char parle à l’aviation. L’information circule horizontalement, instantanément. Les capitaines et les colonels reçoivent la vue d’ensemble du champ de bataille. Ils prennent des décisions en temps réel.

Pour un régime construit sur la paranoïa du coup d’État, c’est un cauchemar.

Le Système algérien, tel qu’il a été conçu par Abdelhafid Boussouf puis consolidé par Boumediene, repose sur le cloisonnement. L’aviation ne doit pas savoir ce que fait l’infanterie. Le renseignement ne doit pas communiquer avec les forces spéciales sans passer par le filtre du chef d’état-major. Chaque branche est isolée, surveillée, maintenue dans l’ignorance partielle. C’est la garantie contre la coordination, et donc contre le putsch.

Un système de surveillance intégré briserait ces silos. Il connecterait l’armée. Or, une armée connectée est une armée qui peut se coordonner. Une armée qui voit la réalité est une armée qui pose des questions.

Le régime préfère une armée aveugle qui attend les ordres par téléphone, plutôt qu’une armée intelligente qui observe et qui pense.

Il y a enfin la dimension géopolitique, que les discours sur la « souveraineté » dissimulent soigneusement: la Russie et la Chine sont ravies de vendre à l’Algérie les chars, les missiles et les avions. Mais elles ne lui vendront jamais les yeux pour l’utiliser de manière autonome. Moscou vend l’avion. Moscou garde les satellites. Si l’Algérie veut un jour utiliser ses jets dans une guerre complexe, elle devra appeler le Kremlin pour obtenir les coordonnées de ciblage. En maintenant l’Algérie aveugle, les fournisseurs s’assurent qu’elle reste un client, jamais une puissance.

Le régime algérien sait qu’Israël et les États-Unis l’observent en haute définition. Mais il sait aussi que Washington ne va pas envahir Alger demain matin tant qu’ils se plient. La menace américaine est abstraite, lointaine, gérable par la diplomatie, le chantage migratoire et les contrats énergétiques.

La menace existentielle, celle qui empêche Chengriha de dormir, c’est le peuple algérien. Ce sont les officiers dissidents. Ce sont les manifestants du Hirak. Ce sont les jeunes qui traversent la Méditerranée parce qu’ils ont compris que le pays n’a pas d’avenir.

Pour écraser une manifestation, on n’a pas besoin d’un satellite à un milliard de dollars. Une écoute téléphonique et un fourgon cellulaire suffisent. Les 25 milliards sont dépensés pour protéger le régime, Su-57 pour la dissuasion symbolique, matériel anti-émeute pour la survie quotidienne, pas pour défendre la nation.

L’ALSAT-3A flotte à 670 kilomètres d’altitude, décrivant ses orbites silencieuses au-dessus du Sahara. Tous les trois jours, quand le ciel est dégagé et que le soleil brille, il capture une image floue d’un territoire que ses propriétaires ne comprennent pas. Il permet au régime de prononcer le mot « souveraineté » sans en assumer les exigences. Il offre l’illusion de la modernité sans les risques de la transparence. Il projette l’image d’une puissance qui regarde, alors qu’en réalité, c’est une puissance qui se cache.

Les généraux ont acheté l’épée la plus tranchante du monde, mais ils ont refusé d’acheter des lunettes. Ce n’est pas une erreur budgétaire. C’est une stratégie de survie mafieuse. Installer un système de surveillance temps réel, c’est allumer la lumière dans une pièce où tout le monde est en train de voler. Le régime préfère perdre une guerre hypothétique contre un ennemi extérieur à cause de sa cécité, plutôt que de risquer un coup d’État réel de ses propres officiers à cause de la connectivité.

C’est peut-être la confession la plus honnête que le Système ait jamais faite: inscrite non pas dans un discours, mais dans les spécifications techniques d’un satellite qui voit mal, parce que voir clairement serait trop dangereux pour ceux qui l’ont commandé.