Par le journaliste bâillonné

La disparition de Liamine Zeroual, survenue le 28 mars 2026 à Alger à l’âge de 84 ans, marque bien plus qu’un simple deuil national. Elle ouvre une séquence politique sensible pour le pouvoir algérien, tant l’ancien chef de l’État incarnait une figure singulière de stabilité et de légitimité dans un système fondé sur des équilibres complexes .

Une figure rare, entre retrait et influence

Ancien président de la République de 1994 à 1999, Zeroual avait choisi de se retirer durablement de la vie politique après son mandat. Pourtant, son influence n’a jamais réellement disparu. Silencieux mais respecté, il représentait une autorité morale rare dans le paysage politique algérien, capable de fédérer au-delà des clivages et d’incarner une forme de continuité de l’État.

Sous la présidence de Abdelmadjid Tebboune, cette figure a été régulièrement mobilisée de manière symbolique. Messages officiels, visites protocolaires ou évocations publiques : autant de gestes qui témoignaient du rôle implicite de Zeroual comme caution historique et politique.

Sa disparition laisse donc un vide. Un vide d’autant plus sensible que peu de personnalités disposent aujourd’hui d’un capital comparable de respectabilité nationale.

Le poids des symboles dans le système algérien

Dans un système politique où les équilibres informels comptent autant que les institutions, la disparition de Zeroual dépasse la seule dimension personnelle. Elle pose une question centrale : qui peut désormais incarner cette fonction de régulation silencieuse ?

Zeroual était perçu comme un point d’équilibre dans une période marquée par des tensions politiques latentes. Son image rassurante permettait d’ancrer le pouvoir dans une certaine continuité historique, notamment héritée de la décennie noire, dont il fut l’un des principaux acteurs.
Sa mort oblige donc le pouvoir à repenser ses repères symboliques.

Le signal Benflis : simple hommage ou message politique ?

C’est dans ce contexte que la présence de Ali Benflis lors des funérailles à Batna a suscité de nombreuses interrogations.

Ancien chef de gouvernement et candidat à plusieurs élections présidentielles, Benflis n’est pas une figure neutre dans le paysage politique algérien. Sa prise de parole lors des obsèques, largement relayée, dépasse le simple hommage protocolaire.

Dans un système où la visibilité médiatique est étroitement contrôlée, cette séquence peut être interprétée comme un signal. Non pas la preuve d’un repositionnement officiel, mais l’indice d’une possible réactivation d’une figure issue du même espace symbolique : celui de l’Est algérien, et plus précisément des Aurès.

Les Aurès, un centre de gravité politique

La question régionale reste un élément structurant du pouvoir en Algérie. Certaines régions, au-delà de leur dimension géographique, représentent des réservoirs historiques de légitimité politique et militaire.

Les Aurès, berceau de figures majeures de l’histoire nationale, occupent une place particulière dans cette architecture. Zeroual en était l’une des incarnations contemporaines. Sa disparition remet mécaniquement cette région au centre du jeu des équilibres.

Dans ce contexte, l’image de Benflis à Batna prend une dimension particulière. Elle renvoie à une logique ancienne : celle de la préservation des équilibres régionaux comme facteur de stabilité du système.

Une recomposition encore incertaine

À ce stade, rien ne permet d’affirmer l’existence d’un plan structuré visant à promouvoir une nouvelle figure d’équilibre. Mais l’histoire politique algérienne montre que ces transitions se construisent rarement de manière explicite.

Elles passent par des signaux, des présences, des images. Des gestes parfois discrets, mais porteurs de sens.

La disparition de Zeroual marque ainsi la fin d’une époque, mais aussi le début d’une phase de recomposition silencieuse. Une phase où le pouvoir devra, tôt ou tard, répondre à une question essentielle : qui peut désormais incarner cette autorité morale capable de stabiliser le système sans en faire officiellement partie ?

Une certitude : l’équilibre doit être maintenu

Une chose apparaît cependant évidente : le pouvoir ne peut se permettre de laisser ce vide perdurer.

Dans un pays où les symboles jouent un rôle central, l’absence d’une figure de référence comme Zeroual pourrait fragiliser davantage un système déjà confronté à des défis politiques, économiques et sociaux.

Dès lors, la quête d’une nouvelle figure d’équilibre semble inévitable. Reste à savoir si elle émergera naturellement… ou si elle sera progressivement construite.