Depuis 2019, le pouvoir algérien ne s’est ni refondé ni projeté. Il s’est maintenu. À défaut de légitimité, il a trouvé dans les crises internationales -pandémie, guerre en Ukraine, tensions énergétiques – les ressources d’un répit permanent. Une survie sans projet, qui interroge la nature même de la gouvernance en Algérie.
Par Hichem ABOUD
On ne gouverne pas un pays avec du vide. Mais on peut faire durer ce vide, à condition de le verrouiller, de le surveiller, et d’attendre que le monde vienne, périodiquement, en différer l’effondrement. Depuis 2019, le pouvoir algérien ne repose ni sur une vision, ni sur une refondation, ni même sur une véritable adhésion. Il tient, simplement. Et cette endurance, loin de traduire une maîtrise, révèle une dépendance : celle d’un régime suspendu aux crises des autres.
Depuis 2019, le pouvoir algérien ne gouverne pas : il tient. Il ne trace aucune direction, il empêche les sorties de route. C’est un régime sans boussole, mais avec des barrières partout. Une architecture de contrôle sans projet, un ordre sans horizon.
L’acte fondateur est, en lui-même, un aveu. L’élection présidentielle de 2019 n’a pas consacré une volonté populaire ; elle a interrompu une dynamique populaire. Ce n’est pas un choix qui a été exprimé, c’est un mouvement qui a été étouffé. Le Hirak ouvrait une brèche politique ; le régime l’a refermée à coups de calendrier, de fatigue et de verrouillage. Le peuple n’a pas élu un président. On lui a demandé de se disperser et de rentrer à la maison.
De cette origine découle une vérité simple : ce pouvoir ne repose sur rien. Et un pouvoir qui ne repose sur rien doit compenser en permanence. Il compense par la force.
L’appareil sécuritaire n’est pas un pilier parmi d’autres : il est devenu la seule colonne porteuse. Tout le reste – institutions, discours, élections – n’est qu’habillage. Tebboune ne dirige pas cet édifice : il s’y abrite. Il n’en est pas l’architecte, mais l’occupant squatteur, conscient que les murs qui le protègent peuvent aussi se refermer sur lui.
Dès lors, le régime abandonne toute prétention politique. Il ne cherche plus à convaincre, il organise la peur. Il ne dialogue pas, il encadre. Il ne persuade pas, il dissuade. La coercition cesse d’être un excès : elle devient un langage. Une routine. Presque une bureaucratie de la crainte.
Et pourtant, malgré cette ossature de fer, le système reste fragile. Alors il attend. Il guette. Il espère, non pas en lui-même, mais dans les accidents du monde.
Le premier secours tombe du ciel : le Covid.
Là où la répression avait échoué, le virus réussit. Il vide les rues, suspend les corps, disperse les voix. Le Hirak ne meurt pas, il est confiné. Le pouvoir, lui, respire. Il n’a rien résolu, mais tout est momentanément figé. Une pandémie mondiale devient, pour un régime en panne de légitimité, une solution politique clé en main. Un véritable allié providentiel.
Puis vient la guerre en Ukraine.
Et soudain, sans effort, sans réforme, sans vision, l’Algérie redevient fréquentable. Le gaz, oublié hier, redevient indispensable. Le régime n’a rien produit, mais il encaisse. La rente, qu’on disait à bout de souffle, retrouve de l’air. Elle ne transforme rien, elle colmate tout. Elle permet de durer sans se corriger, de tenir sans se réinventer.
Enfin, troisième sursis : les secousses du Moyen-Orient.
Les tensions montent, les marchés s’affolent, les flux énergétiques se crispent. Et une fois encore, le régime est du bon côté du désordre. Comme si chaque crise mondiale venait, au moment exact où il vacille, retarder sa chute. Comme si l’effondrement lui était sans cesse refusé.
À ce stade, ce n’est plus de la politique. C’est de la survie assistée.
Certains y verront du talent, d’autres une maîtrise froide du chaos. Il faut beaucoup d’imagination – ou beaucoup de complaisance – pour transformer cette succession d’aubaines en stratégie. Mais c’est ainsi que fonctionnent les régimes épuisés : ils maquillent la chance en compétence, et l’endurance en légitimité.
La réalité est plus brutale.
Ce pouvoir ne tient pas parce qu’il est fort. Il tient parce que le monde, régulièrement, lui évite de s’effondrer. Il ne gouverne pas, il diffère. Il ne décide pas, il attend. Il ne construit rien, il espère que les crises continueront à faire le travail à sa place. Il est en perpétuel sursis.
Tebboune n’est pas le chef d’un projet. Il est le bénéficiaire d’une série d’accidents favorables. Sa longévité ne dit rien de sa capacité – elle dit tout de sa dépendance. Et c’est là que réside le piège.
Car à force d’être sauvé, un pouvoir finit par croire qu’il mérite de l’être. Il prend la survie pour une preuve, le répit pour une victoire, le temps gagné pour une légitimité. Il ne se réforme plus, puisqu’il ne tombe pas. Il ne change plus, puisqu’il dure.
Le système s’installe alors dans une illusion dangereuse : celle d’une stabilité qui ne repose sur rien, sinon sur la répétition improbable de crises extérieures. Mais une société ne vit pas de hasards.
Pendant que le régime attend la prochaine secousse salvatrice, le pays, lui, s’enfonce dans l’immobilité. L’économie stagne, les institutions s’usent, la confiance disparaît. Le temps ne corrige rien : il accumule.
Et un jour, il ne restera plus rien à différer. Ce jour-là, aucune pandémie, aucune guerre, aucun choc énergétique ne viendra combler le vide. Et le vide, cette fois, ne pourra plus être gouverné.



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