Par Hichem ABOUD
Le 18/02/2026
Il n’aura fallu que quelques jours pour que le pouvoir algérien se contredise lui-même. Interrogé, dans l’une de ces interviews soigneusement encadrées par une presse docile, sur une éventuelle visite à Alger de Laurent Nuñez, le président Abdelmadjid Tebboune ironisait : « oui, qu’il vienne ». Une réponse moqueuse, presque désinvolte, qui trahissait scepticisme et distance vis-à-vis d’une visite pourtant déjà en préparation.
Et pourtant, la visite eut lieu.
Le ministre français fut accueilli avec chaleur par son homologue Saïd Sayoud à son arrivée à Alger. Le lendemain, il était reçu par le chef de l’État lui-même, alors qu’il n’était ni porteur d’un message officiel du président français ni envoyé spécial de l’Élysée. D’une mission technique de sécurité, la rencontre fut soudainement élevée au rang de séquence politique majeure destinée à « dégeler » les relations bilatérales, gelées depuis l’été 2024.
En quelques heures, la posture algérienne passait donc de la condescendance ironique à la cordialité diplomatique.
La diplomatie algérienne : un théâtre d’improvisation permanente
Le ministre français expliqua avoir travaillé à « réenclencher un dispositif de coopération sécuritaire de très haut niveau » et à « reprendre des relations normales ». Mais la normalité est précisément ce qui manque le plus dans la relation avec Alger.
Car jusqu’au dernier moment, la rencontre n’était pas certaine. Invitée depuis des mois, elle avait été reportée, suspendue, puis soudain validée. Ce mode opératoire – annoncer, menacer, geler, puis rouvrir – constitue désormais la signature diplomatique du régime.
La scène filmée par le service presse de la présidence algérienne est révélatrice : sourires appuyés, poignée de main appuyée, atmosphère affable. Autour du président, une garde rapprochée inhabituelle : directeur de cabinet, conseiller diplomatique, patron du renseignement intérieur. En revanche, absence remarquée des chefs de la police et de la gendarmerie : la réunion n’était déjà plus sécuritaire. Elle devenait politique.
Et c’est là que réside la constante du pouvoir algérien : transformer chaque dossier technique en levier stratégique, puis nier le caractère stratégique lorsqu’il devient contraignant.
Le paradoxe du message hostile devenu message amical
Quelques jours auparavant seulement, Alger menaçait Paris sur le terrain mémoriel et judiciaire.
À Addis-Abeba, au sommet de l’Union africaine, le président algérien annonçait, dans un message lu par son premier ministre, vouloir transmettre aux juridictions africaines « preuves et témoignages » pour poursuivre la France pour les crimes coloniaux et instaurer une « justice historique ».
Or, au lendemain de cette déclaration accusatoire, le même pouvoir demande au ministre français de transmettre un message amical à Emmanuel Macron.
En moins d’une semaine, la France passe donc : de puissance à poursuivre juridiquement à partenaire sécuritaire privilégié. Sans transition, sans clarification, sans explication.
La criminalisation du colonialisme : instrument de chantage politique
La « criminalisation du colonialisme » constitue l’un des leviers rhétoriques les plus utilisés par le pouvoir algérien. Abdelmadjid Tebboune en fait un thème récurrent, mobilisé au gré des tensions diplomatiques, brandi comme une menace morale contre Paris.
Pourtant, chacun sait au sommet de l’État que cette démarche n’a pratiquement aucun effet concret : ni auprès des instances juridiques internationales, peu enclines à se saisir d’un tel contentieux historique, ni auprès de l’opinion publique algérienne, largement préoccupée par des urgences sociales, économiques et politiques autrement plus pressantes.
Il s’agit donc moins d’un projet juridique que d’un outil de pression diplomatique. Un chantage mémoriel activé selon les besoins du moment.
Or cette instrumentalisation ne fait pas l’unanimité. Plusieurs voix algériennes, notamment parmi les personnalités politiques et médiatiques vivant en exil, dénoncent cette posture sélective. Même l’ancien numéro deux du Front islamique du salut, le cheikh Ali Benhadj, a publiquement rappelé que les atrocités commises durant la décennie noire – sous la responsabilité des acteurs du pouvoir d’hier et d’aujourd’hui – ont ensanglanté l’Algérie avec une brutalité que beaucoup jugent supérieure à celle du passé colonial. Ce rappel dérange.
Car il renvoie le régime à sa propre histoire récente : disparitions forcées, guerre civile, exécutions sommaires, torture, impunité institutionnalisée. Ce chapitre-là demeure tabou.
Les tenants de la criminalisation du colonialisme exigent une mémoire exhaustive du XIXe et du XXe siècle, mais refusent l’ouverture d’un débat public sur les responsabilités internes des années 1990.
La mémoire devient ainsi sélective : offensive vers l’extérieur, silencieuse vers l’intérieur. Nous y reviendrons.
Sahara, mémoire, détenus : disparition soudaine des contentieux
Durant des mois, Alger avait conditionné toute normalisation à plusieurs exigences : position française sur le Sahara occidental, reconnaissance des crimes coloniaux, tensions consulaires, détenus et affaires judiciaires, coopération migratoire. Or, lors de la visite, tous ces sujets disparaissent brutalement du discours officiel. Aucun rappel public. Aucune exigence réaffirmée. Aucune condition. La ligne rouge d’hier devient l’oubli du jour.
Le cas emblématique des réadmissions migratoires
La France souhaite reprendre les expulsions de ressortissants algériens en situation irrégulière. Alger refusait depuis des mois, transformant la question migratoire en moyen de pression diplomatique. La visite de Laurent Nunez visait précisément ce point sensible.
Mais là encore, aucune position claire n’émergea : ni accord officiel, ni refus. Simplement une promesse de « coopération renforcée ». Autrement dit : rien de vérifiable, tout de réversible.
Sécurité et narcotrafic : coopération proclamée, réalité silencieuse Le ministre français évoqua également la lutte contre le trafic de stupéfiants.
Or, depuis plusieurs années, d’importantes cargaisons destinées à l’Algérie ont été saisies par des services étrangers ou découvertes sur ses côtes : au large d’Arzew, de Skikda, et notamment la saisie spectaculaire de 2018 au port d’Oran. Malgré l’ampleur des affaires : aucun grand réseau officiellement démantelé, aucun baron identifié publiquement, aucune enquête d’ampleur annoncée
La presse locale, strictement contrôlée, se limite à des communiqués laconiques. La coopération sécuritaire proclamée se heurte ainsi à une opacité systématique.
Une constante historique : la politique du signal contradictoire
Ce nouvel épisode ne constitue pas une anomalie. Il s’inscrit dans une pratique ancienne du régime : la diplomatie du double discours. Le pouvoir algérien fonctionne selon trois temps récurrents :
Escalade verbale : déclarations hostiles, menaces, rupture.
Gel politique : suspension des relations
Rapprochement soudain : reprise sans conditions
Puis le cycle recommence.
Ainsi, chaque partenaire étranger négocie en réalité avec deux interlocuteurs :
le discours public destiné à l’opinion intérieure. La pratique réelle guidée par les nécessités économiques et sécuritaires
L’impossibilité structurelle de la confiance
Le problème central n’est donc pas l’incident diplomatique, mais sa répétition. Une relation internationale repose sur la prévisibilité. Or, la prévisibilité est précisément absente.
Lorsque les positions changent sans justification : une menace peut devenir une invitation. Un différend majeur peut disparaître du jour au lendemain. Un accord peut être renié à la conjoncture suivante. Dans ces conditions, la parole officielle perd toute valeur contractuelle.
La visite de Laurent Nuñez n’a donc pas seulement marqué une reprise du dialogue. Elle a illustré, une fois de plus, l’impossibilité d’établir une confiance durable avec un système politique dont la stratégie repose précisément sur l’ambiguïté et le revirement.
Une normalisation toujours provisoire
Le message verbal transmis à Emmanuel Macron, les sourires et les promesses de coopération ne signifient pas stabilisation. Ils signifient pause.
Car dans la logique du régime, la relation extérieure n’est pas un cadre stable mais un instrument interne : elle sert tour à tour de levier politique, de soupape sociale ou de diversion médiatique.
Ainsi, la question n’est plus de savoir si la relation franco-algérienne va se tendre à nouveau. Mais quand ?
Dans ce contexte, chaque détente devient suspecte, chaque engagement réversible, et chaque accord fragile. La diplomatie algérienne n’est pas conflictuelle par accident : elle est oscillatoire par nature.
Et une relation oscillatoire n’est jamais une relation fiable.



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